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Rhétorique et sincérité dans l'oeuvre poétique de Charles Baudelaire

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En question dès le procès des Fleurs du Mal de 1857, la sincérité de Baudelaire s’est glissée dans tous les débats et tous lescommentaires de l’œuvre poétique. Ses détracteurs l’ont d’abord accusé d’être trop sincère, c’est-à-dire trop réaliste. Ils l’ont également accusé d’être insincère car le goût pour les charognes ne saurait être vrai. Au XXe siècle, Sartre dénonce même la « mauvaise foi » de Baudelaire. De l’autre côté, les défenseurs de Baudelaire ont toujours affirmé la sincérité de son geste poétique, pendant et après le procès, en militant au XXe siècle pour la réhabilitation du recueil condamné, puis au cours la redécouverte universitaire des poèmes en prose du Spleen de Paris. En ce début de XXIe siècle, la critique maintient cet argument en faveur de Baudelaire, devenu un incontournable de la poésie française : la sincérité de ses recueils ne fait a priori plus débat.Pourtant, qui saurait définir ce qu’est la sincérité de Baudelaire ? Les spécialistes actuels parlent-ils de la même sincérité que les amis de Baudelaire ? Les biographes envisagent-ils la même sincérité que les exégètes des recueils ? S’agit-il d’une sincérité biographique, qui fait coïncider le poème avec le vécu de Baudelaire ? S’est-il vraiment extasié devant une charogne ? A-t-il vraiment aperçu le vieux saltimbanque ? S’agit-il plutôt d’une sincérité psychologique, qui fait coïncider ses états d’âme avec le ton du poème ? A-t-il vraiment ressenti le spleen ? S’est-il vraiment amusé du joujou du pauvre ? S’agit-il enfin d’une sincérité religieuse, qui fait coïncider ses élans mystiques avec sa foi profonde ? A-t-il vraiment renié le Christ ? S’est-il vraiment attablé avec le joueur généreux ? Partant de l’extrême souplesse de la notion de sincérité qu’on applique volontiers à Baudelaire, cette étude propose une enquête sur la sincérité poétique selon Baudelaire.D’une sincérité à l’autre, l’enquête met d’abord en lumière la définition de la sincérité que Baudelaire propose en 1855, dans un projet d’article inachevé. La sincérité conçue par Baudelaire opère une rupture nette avec la sincérité romantique qui domine le paysage littéraire de l’époque. Si, pour les romantiques, la sincérité se donne comme un « vouloir dire vrai », Baudelaire évacue l’intention poétique de sa définition : la sincérité n’est déjà plus un « vouloir dire ». Le refus d’une sincérité-intention se lit dans les recueils comme une quasi-absence : le terme sincérité ne figure que dans le poème en prose « La Corde ».Plus encore, la définition de Baudelaire évacue toute notion de vérité : le poète se trouve ainsi « rigoureusement enchâssé dans le XIXe siècle » pour reprendre la formule de Walter Benjamin, et participe à la ruine de la vérité qui s’observe tout au long du siècle. Si le mouvement romantique opère un glissement de la vérité au vrai, par l’évènement du sujet lyrique qui promeut la subjectivité, Baudelaire discute quant à lui du statut de ce vrai personnel dans le domaine poétique. On connaît son « gout exclusif du beau » : si la sincérité poétique n’admet plus aucun lien direct avec le vrai, peut-il seulement avoir une place dans le poème ? Et quelle peut être la nature de ce vrai si l’objectivité du beau contredit la subjectivité romantique ?L’enquête se dirige alors vers l’étude de la poétique du sincère. Suite aux travaux de Nicholas Manning (Rhétorique de la sincérité), l’examen de la « rhétorique profonde » de Baudelaire met en évidence le lien entre la sincérité poétique qu’il conçoit et la « lucidité » que la critique lui reconnaît. L’étude des lieux communs de la sincérité permet d’entrevoir l’impersonnalité à laquelle il aspire dans sa poésie. Pour se dégager de « la fosse de l’idéal », le poète refuse la sincérité lyrique des romantiques. Après le refus d’un « vouloir dire vrai », c’est le refus d’un « vouloir se dire » que Baudelaire élabore. Enquêter sur sa sincérité revient donc à réexaminer la modernité poétique.
Agence Bibliographique de l'Enseignement Supérieur
Title: Rhétorique et sincérité dans l'oeuvre poétique de Charles Baudelaire
Description:
En question dès le procès des Fleurs du Mal de 1857, la sincérité de Baudelaire s’est glissée dans tous les débats et tous lescommentaires de l’œuvre poétique.
Ses détracteurs l’ont d’abord accusé d’être trop sincère, c’est-à-dire trop réaliste.
Ils l’ont également accusé d’être insincère car le goût pour les charognes ne saurait être vrai.
Au XXe siècle, Sartre dénonce même la « mauvaise foi » de Baudelaire.
De l’autre côté, les défenseurs de Baudelaire ont toujours affirmé la sincérité de son geste poétique, pendant et après le procès, en militant au XXe siècle pour la réhabilitation du recueil condamné, puis au cours la redécouverte universitaire des poèmes en prose du Spleen de Paris.
En ce début de XXIe siècle, la critique maintient cet argument en faveur de Baudelaire, devenu un incontournable de la poésie française : la sincérité de ses recueils ne fait a priori plus débat.
Pourtant, qui saurait définir ce qu’est la sincérité de Baudelaire ? Les spécialistes actuels parlent-ils de la même sincérité que les amis de Baudelaire ? Les biographes envisagent-ils la même sincérité que les exégètes des recueils ? S’agit-il d’une sincérité biographique, qui fait coïncider le poème avec le vécu de Baudelaire ? S’est-il vraiment extasié devant une charogne ? A-t-il vraiment aperçu le vieux saltimbanque ? S’agit-il plutôt d’une sincérité psychologique, qui fait coïncider ses états d’âme avec le ton du poème ? A-t-il vraiment ressenti le spleen ? S’est-il vraiment amusé du joujou du pauvre ? S’agit-il enfin d’une sincérité religieuse, qui fait coïncider ses élans mystiques avec sa foi profonde ? A-t-il vraiment renié le Christ ? S’est-il vraiment attablé avec le joueur généreux ? Partant de l’extrême souplesse de la notion de sincérité qu’on applique volontiers à Baudelaire, cette étude propose une enquête sur la sincérité poétique selon Baudelaire.
D’une sincérité à l’autre, l’enquête met d’abord en lumière la définition de la sincérité que Baudelaire propose en 1855, dans un projet d’article inachevé.
La sincérité conçue par Baudelaire opère une rupture nette avec la sincérité romantique qui domine le paysage littéraire de l’époque.
Si, pour les romantiques, la sincérité se donne comme un « vouloir dire vrai », Baudelaire évacue l’intention poétique de sa définition : la sincérité n’est déjà plus un « vouloir dire ».
Le refus d’une sincérité-intention se lit dans les recueils comme une quasi-absence : le terme sincérité ne figure que dans le poème en prose « La Corde ».
Plus encore, la définition de Baudelaire évacue toute notion de vérité : le poète se trouve ainsi « rigoureusement enchâssé dans le XIXe siècle » pour reprendre la formule de Walter Benjamin, et participe à la ruine de la vérité qui s’observe tout au long du siècle.
Si le mouvement romantique opère un glissement de la vérité au vrai, par l’évènement du sujet lyrique qui promeut la subjectivité, Baudelaire discute quant à lui du statut de ce vrai personnel dans le domaine poétique.
On connaît son « gout exclusif du beau » : si la sincérité poétique n’admet plus aucun lien direct avec le vrai, peut-il seulement avoir une place dans le poème ? Et quelle peut être la nature de ce vrai si l’objectivité du beau contredit la subjectivité romantique ?L’enquête se dirige alors vers l’étude de la poétique du sincère.
Suite aux travaux de Nicholas Manning (Rhétorique de la sincérité), l’examen de la « rhétorique profonde » de Baudelaire met en évidence le lien entre la sincérité poétique qu’il conçoit et la « lucidité » que la critique lui reconnaît.
L’étude des lieux communs de la sincérité permet d’entrevoir l’impersonnalité à laquelle il aspire dans sa poésie.
Pour se dégager de « la fosse de l’idéal », le poète refuse la sincérité lyrique des romantiques.
Après le refus d’un « vouloir dire vrai », c’est le refus d’un « vouloir se dire » que Baudelaire élabore.
Enquêter sur sa sincérité revient donc à réexaminer la modernité poétique.

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