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La blessure ou la brèche : la vulnérabilité comme expérience moderne du politique dans la philosophie de Claude Lefort

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Ce travail se propose d’interroger la conception du politique moderne dans la philosophie de Claude Lefort à partir du concept de vulnérabilité. S’il est vrai que la modernité doit être comprise comme une nouvelle « expérience » du politique, ainsi que l’affirme le philosophe, alors nous formulons l’hypothèse que cette expérience est celle d’un corps politique qui fait l’épreuve de sa vulnérabilité. A la différence des sociétés prémodernes qui se représentent à elles-mêmes comme corps homogènes et clos, la mise en forme des sociétés modernes, comme le découvre Machiavel, repose sur les principes de la division sociale et de l’indétermination historique. Ces deux symptômes, parce qu’ils entraînent un processus de désincorporation du politique, confrontent les sociétés à leur corps vulnérable et redéfinissent aussitôt le rôle du pouvoir moderne : celui de maintenir l’ouverture et l’exposition de ce corps au conflit et à l’événement, sans qu’il ne se déchire tout à fait ni ne se referme sur lui-même. Car cette expérience moderne de la vulnérabilité du politique peut être différemment interprétée par les sociétés qui l’éprouvent. A lire Lefort, nous sommes conduits à identifier deux grandes réactions symboliques à celle-ci, deux manières de « vivre la modernité » : par la négation de cette expérience d’une part, par sa reconnaissance d’autre part. La dénégation de l’expérience moderne du politique apparaît ainsi comme une défaillance de son travail d’interprétation, un dysfonctionnement dans l’opération de son déchiffrement. Selon Lefort, il y a dans la modernité une ambiguïté fondamentale, la tentation d’un retournement de cela même qu’elle inaugure. La dénégation de la vulnérabilité du politique conduit de ce fait les sociétés modernes à mettre en place des mécanismes bien réels de négation de cette expérience, cherchant par là-même à renverser les principes modernes qui les constituent. Claude Lefort découvre ainsi dans le marxisme, mais aussi dans l’idéologie et la bureaucratie, cet « attrait pour l’Un » qui traverse la modernité, la fantastique volonté de recréer un corps politique débarrassé du conflit et se fermant au principe du changement. Cette négation de la vulnérabilité politique trouve son accomplissement dans le phénomène totalitaire, véritable fantasme d’une société invulnérable, de corps homogène et pur. A l’inverse, Claude Lefort repère dans la démocratie la forme de société proprement moderne qui accepte cette épreuve et reconnaît ainsi sa vulnérabilité. L’avènement de la démocratie moderne apparaît ainsi comme le lieu d’accomplissement de la vulnérabilité du politique dont elle doit permettre une reconnaissance implicite. Car si la démocratie est le régime qui prend en charge sa vulnérabilité en acceptant l’épreuve du conflit et de l’indétermination de l’histoire, elle se trouve en même temps constamment menacée d’apparaître comme régime réellement faible et morcelé. Il faut donc à la société démocratique reconnaître symboliquement sa vulnérabilité. Une telle opération suppose tout à la fois une « mise en forme », « mise en scène » et « mise en sens » de la vulnérabilité du politique.
Agence Bibliographique de l'Enseignement Supérieur
Title: La blessure ou la brèche : la vulnérabilité comme expérience moderne du politique dans la philosophie de Claude Lefort
Description:
Ce travail se propose d’interroger la conception du politique moderne dans la philosophie de Claude Lefort à partir du concept de vulnérabilité.
S’il est vrai que la modernité doit être comprise comme une nouvelle « expérience » du politique, ainsi que l’affirme le philosophe, alors nous formulons l’hypothèse que cette expérience est celle d’un corps politique qui fait l’épreuve de sa vulnérabilité.
A la différence des sociétés prémodernes qui se représentent à elles-mêmes comme corps homogènes et clos, la mise en forme des sociétés modernes, comme le découvre Machiavel, repose sur les principes de la division sociale et de l’indétermination historique.
Ces deux symptômes, parce qu’ils entraînent un processus de désincorporation du politique, confrontent les sociétés à leur corps vulnérable et redéfinissent aussitôt le rôle du pouvoir moderne : celui de maintenir l’ouverture et l’exposition de ce corps au conflit et à l’événement, sans qu’il ne se déchire tout à fait ni ne se referme sur lui-même.
Car cette expérience moderne de la vulnérabilité du politique peut être différemment interprétée par les sociétés qui l’éprouvent.
A lire Lefort, nous sommes conduits à identifier deux grandes réactions symboliques à celle-ci, deux manières de « vivre la modernité » : par la négation de cette expérience d’une part, par sa reconnaissance d’autre part.
La dénégation de l’expérience moderne du politique apparaît ainsi comme une défaillance de son travail d’interprétation, un dysfonctionnement dans l’opération de son déchiffrement.
Selon Lefort, il y a dans la modernité une ambiguïté fondamentale, la tentation d’un retournement de cela même qu’elle inaugure.
La dénégation de la vulnérabilité du politique conduit de ce fait les sociétés modernes à mettre en place des mécanismes bien réels de négation de cette expérience, cherchant par là-même à renverser les principes modernes qui les constituent.
Claude Lefort découvre ainsi dans le marxisme, mais aussi dans l’idéologie et la bureaucratie, cet « attrait pour l’Un » qui traverse la modernité, la fantastique volonté de recréer un corps politique débarrassé du conflit et se fermant au principe du changement.
Cette négation de la vulnérabilité politique trouve son accomplissement dans le phénomène totalitaire, véritable fantasme d’une société invulnérable, de corps homogène et pur.
A l’inverse, Claude Lefort repère dans la démocratie la forme de société proprement moderne qui accepte cette épreuve et reconnaît ainsi sa vulnérabilité.
L’avènement de la démocratie moderne apparaît ainsi comme le lieu d’accomplissement de la vulnérabilité du politique dont elle doit permettre une reconnaissance implicite.
Car si la démocratie est le régime qui prend en charge sa vulnérabilité en acceptant l’épreuve du conflit et de l’indétermination de l’histoire, elle se trouve en même temps constamment menacée d’apparaître comme régime réellement faible et morcelé.
Il faut donc à la société démocratique reconnaître symboliquement sa vulnérabilité.
Une telle opération suppose tout à la fois une « mise en forme », « mise en scène » et « mise en sens » de la vulnérabilité du politique.

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