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Nietzsche und das Reich

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Même si l'on peut reconnaître d'emblée chez lui certaines tendances qui marqueront sa personnalité et son œuvre, une propension à admirer les hommes d'exception et une conception tragique de l'histoire, les positions politiques de Nietzsche dans sa jeunesse ne se démarquent guère de celles de la bourgeoisie nationale allemande. Lui aussi parle, dans ses lettres notamment, d'unité, de liberté et de République. Lui aussi est impressionné bientôt par la politique de « sang et de fer » du Chancelier. Il salue la solution prussienne, petite-allemande, la victoire contre l'Autriche et la guerre franco-allemande – où il tient à servir comme infirmier – seule capable de forger l'unité allemande. Dans le sillage de Wagner, Nietzsche restera fidèle pendant un temps à ces sentiments nationaux. La naissance de la tragédie n'en est pas exempte : héritiers de l'esprit dionysiaque de la Grèce ancienne, les Allemands y sont appelés à opérer la révolution culturelle qui sauvera l'Europe de la décadence socratique. Nietzsche en conviendra lui‑même en 1886 : au début des années soixante-dix, il fantasmait encore sur les vertus de « l'être allemand ». Pourtant les premiers doutes étaient apparus dès 1870 : et si la victoire et l'édification du Reich devaient signifier un recul sur le plan culturel, « l'extirpation de l'esprit allemand au profit du Reich allemand », comme le dira bientôt le début de la première Intempestive ? C'est cette inquiétude qui s'exprime dans un certain nombre d'écrits posthumes datant de cette époque et où l'on reconnaît l'influence de Jacob Burckhardt : l'État et surtout l'État prussien n'a pas à régenter la culture à ses fins. Tout en reconnaissant que les guerres nationales « virilisent » une Europe qui a tendance à s'enfoncer dans un matérialisme mou, Nietzsche estime que politique et culture sont incompatibles. L'action de l'État doit viser uniquement à créer les conditions d'apparition des génies : avec Henning Ottmann on peut parler ici de « platonisme esthétisant » et constater à quel point Nietzsche a déjà pris ses distances avec la « grande politique » des États modernes. La rupture avec Wagner au milieu des années soixante-dix correspond à un tournant philosophique et politique. L'utopie de la « révolution culturelle allemande » fait place à celle du « bon Européen ». Pour Nietzsche, le nationalisme et les mouvements nationaux du XIXe siècle ne peuvent être dissociés des « idées modernes », celles du « mouvement démocratique » qui entraîne l'Europe vers toujours plus d'uniformité et d'unité et vers le dépassement définitif du nationalisme. Dans Au‑delà du Bien et du Mal (1866) est annoncée l'apparition d'un homme européen uniformisé et nomade, n'ayant plus d'attaches nationales. Mais Nietzsche tire des conclusions paradoxales de cette vision prophétique. Il se prend à rêver que cette masse d'individus standardisés et fonctionnalisés (on pense aux images de Fritz Lang dans Metropolis ou à l'État du Travailleur selon Ernst Jünger) pourrait servir de substrat à une nouvelle « caste » d'hommes supérieurs. Le « bon Européen » de l'avenir est ce nouvel aristocrate capable de surmonter le nihilisme et le nationalisme actuels dans une synthèse supérieure recueillant le meilleur de la tradition européenne. Telle est la véritable « grande politique » proposée par Nietzsche. Dans Napoléon, il aperçoit le prophète de l'unité européenne et la préfiguration de ce « grand Individu » dont le Surhomme dessinera la Figure. Nietzsche reste au fond fidèle à son « platonisme esthétisant » : il espère que l'Europe donnera ainsi naissance à une nouvelle « race » égale à celle des Grecs anciens. Dans cette perspective où la fécondation mutuelle des cultures nationales devient l'élément déterminant, un rôle de pionnier est attribué à la culture française. Par la Réforme et les guerres de libération, les Allemands ont jusqu'ici plutôt freiné l'unification européenne. Mais ils peuvent se rattraper grâce à leurs talents de médiateurs. À une condition : qu'ils se « dégermanisent » (sich entdeutschen) ! La vision esthétique et aristocratique de Nietzsche est ambiguë, voire politiquement dangereuse. Mais cet appel à la synthèse des cultures européennes ainsi qu'au rôle culturel de l'Europe dans le monde peut et doit retenir notre attention dans une civilisation mondiale de plus en plus uniformisée.
Presses Sorbonne Nouvelle
Title: Nietzsche und das Reich
Description:
Même si l'on peut reconnaître d'emblée chez lui certaines tendances qui marqueront sa personnalité et son œuvre, une propension à admirer les hommes d'exception et une conception tragique de l'histoire, les positions politiques de Nietzsche dans sa jeunesse ne se démarquent guère de celles de la bourgeoisie nationale allemande.
Lui aussi parle, dans ses lettres notamment, d'unité, de liberté et de République.
Lui aussi est impressionné bientôt par la politique de « sang et de fer » du Chancelier.
Il salue la solution prussienne, petite-allemande, la victoire contre l'Autriche et la guerre franco-allemande – où il tient à servir comme infirmier – seule capable de forger l'unité allemande.
Dans le sillage de Wagner, Nietzsche restera fidèle pendant un temps à ces sentiments nationaux.
La naissance de la tragédie n'en est pas exempte : héritiers de l'esprit dionysiaque de la Grèce ancienne, les Allemands y sont appelés à opérer la révolution culturelle qui sauvera l'Europe de la décadence socratique.
Nietzsche en conviendra lui‑même en 1886 : au début des années soixante-dix, il fantasmait encore sur les vertus de « l'être allemand ».
Pourtant les premiers doutes étaient apparus dès 1870 : et si la victoire et l'édification du Reich devaient signifier un recul sur le plan culturel, « l'extirpation de l'esprit allemand au profit du Reich allemand », comme le dira bientôt le début de la première Intempestive ? C'est cette inquiétude qui s'exprime dans un certain nombre d'écrits posthumes datant de cette époque et où l'on reconnaît l'influence de Jacob Burckhardt : l'État et surtout l'État prussien n'a pas à régenter la culture à ses fins.
Tout en reconnaissant que les guerres nationales « virilisent » une Europe qui a tendance à s'enfoncer dans un matérialisme mou, Nietzsche estime que politique et culture sont incompatibles.
L'action de l'État doit viser uniquement à créer les conditions d'apparition des génies : avec Henning Ottmann on peut parler ici de « platonisme esthétisant » et constater à quel point Nietzsche a déjà pris ses distances avec la « grande politique » des États modernes.
La rupture avec Wagner au milieu des années soixante-dix correspond à un tournant philosophique et politique.
L'utopie de la « révolution culturelle allemande » fait place à celle du « bon Européen ».
Pour Nietzsche, le nationalisme et les mouvements nationaux du XIXe siècle ne peuvent être dissociés des « idées modernes », celles du « mouvement démocratique » qui entraîne l'Europe vers toujours plus d'uniformité et d'unité et vers le dépassement définitif du nationalisme.
Dans Au‑delà du Bien et du Mal (1866) est annoncée l'apparition d'un homme européen uniformisé et nomade, n'ayant plus d'attaches nationales.
Mais Nietzsche tire des conclusions paradoxales de cette vision prophétique.
Il se prend à rêver que cette masse d'individus standardisés et fonctionnalisés (on pense aux images de Fritz Lang dans Metropolis ou à l'État du Travailleur selon Ernst Jünger) pourrait servir de substrat à une nouvelle « caste » d'hommes supérieurs.
Le « bon Européen » de l'avenir est ce nouvel aristocrate capable de surmonter le nihilisme et le nationalisme actuels dans une synthèse supérieure recueillant le meilleur de la tradition européenne.
Telle est la véritable « grande politique » proposée par Nietzsche.
Dans Napoléon, il aperçoit le prophète de l'unité européenne et la préfiguration de ce « grand Individu » dont le Surhomme dessinera la Figure.
Nietzsche reste au fond fidèle à son « platonisme esthétisant » : il espère que l'Europe donnera ainsi naissance à une nouvelle « race » égale à celle des Grecs anciens.
Dans cette perspective où la fécondation mutuelle des cultures nationales devient l'élément déterminant, un rôle de pionnier est attribué à la culture française.
Par la Réforme et les guerres de libération, les Allemands ont jusqu'ici plutôt freiné l'unification européenne.
Mais ils peuvent se rattraper grâce à leurs talents de médiateurs.
À une condition : qu'ils se « dégermanisent » (sich entdeutschen) ! La vision esthétique et aristocratique de Nietzsche est ambiguë, voire politiquement dangereuse.
Mais cet appel à la synthèse des cultures européennes ainsi qu'au rôle culturel de l'Europe dans le monde peut et doit retenir notre attention dans une civilisation mondiale de plus en plus uniformisée.

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