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C'est en traduisant qu'on devient traduiseron

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Articulée en trois chapitres, cette thèse qui vise à endiguer la toute-puissance de la traductologie porte, d’abord, sur l’analyse d’un extrait de Simenon inséré dans La belle Hortense, puis sur l’examen des erreurs relevées dans 40 versions d’étudiants de l’université de Venise confrontés avec un passage d’Agnès Desarthe et, enfin, sur la traduction du « Maladroit » de Raymond Queneau par Umberto Eco. Comme le titre l’indique, cette thèse revendique l’importance de la pratique. Ce n’est pas à force d’étudier des grammaires qu’un jour on se réveille écrivain, une plume ou un clavier à la main. De même, c’est une évidence, on ne devient pas traducteur sans traduire, bien que l’exercice ne puisse garantir l’excellence du résultat. C’est un truisme, une lapalissade dont il n’est pas inutile de rappeler la vérité, à un moment où la traductologie devient de plus en plus envahissante. Comme toute théorie, elle tend à l’abstraction et à la généralisation, tandis que la pratique, elle, se confronte au hic et nunc. C’est pour cela même qu’elle risque de se révéler non seulement inadéquate, mais aussi dangereuse. Car la littérature, loin d’être l’application de la norme, est le lieu de l’écart. Or, il est difficile de résister à l’autorité d’un dictionnaire, d’un traductologue ou d’un critique, plus difficile encore s’ils sont auréolés de prestige. Toute traduction comporte deux phases. La première est axée sur une analyse stylistique du texte-source et implique une excellente maîtrise de la langue et de la culture de son monde d’origine. C’est le moment de l’esclavage où le traducteur est complètement au service de l’auteur, où il cherche à comprendre sans juger, où – tel un amoureux – il écoute sa voix pour pouvoir l’interpréter. Mais le moment de l’esclavage qui enchaîne au texte originel est aussi le moment de l’apprentissage, le moment où le traducteur peut pénétrer les secrets d’une écriture d’auteur. Sans cette phase préalable, on ne devrait même pas parler de traduction. Si on ne lit pas attentivement – à la loupe – l’œuvre qu’on doit transplanter ou si on ne connaît pas assez la matière dont elle est faite, on finit par se fier aux dictionnaires, par appliquer des recettes toutes faites. C’est une autre voix que celle de l’auteur que l’on entendra, alors, au-delà des frontières. C’est dans cette phase que des préjugés ou des brouillages théoriques assez enracinés ou assez puissants sont intervenus, d’après mon analyse, dans les extraits examinés. Ils ont entraîné la banalisation de Simenon (mais non de Roubaud qui emprunte ses mots) aussi bien que la plupart des incorrections des étudiants (souvent induites paradoxalement par l’usage du dictionnaire). Ils ont poussé également Umberto Eco à remanier radicalement un texte de Raymond Queneau qu’il avait considéré comme l’un des moins réussis, alors qu’il est sans aucun doute l’un des plus importants – et peut-être le plus important - des Exercices de style. Dans la deuxième phase, le traducteur qui accepte d’écrire sous contrainte – sous les contraintes que lui impose le texte-source – connaît aussi la joie de la liberté. Car la contrainte le libérera et le poussera à exploiter toutes les potentialités insoupçonnées, toutes les ressources de la langue et de la culture d’arrivée pour rendre le plus fidèlement la voix de l’auteur, auquel l’analyse et la compréhension l’ont enchaîné. C’est un effort de Sisyphe, mais qui peut rendre heureux. Car c’est aussi en traduisant qu’on devient écriveron.
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Title: C'est en traduisant qu'on devient traduiseron
Description:
Articulée en trois chapitres, cette thèse qui vise à endiguer la toute-puissance de la traductologie porte, d’abord, sur l’analyse d’un extrait de Simenon inséré dans La belle Hortense, puis sur l’examen des erreurs relevées dans 40 versions d’étudiants de l’université de Venise confrontés avec un passage d’Agnès Desarthe et, enfin, sur la traduction du « Maladroit » de Raymond Queneau par Umberto Eco.
Comme le titre l’indique, cette thèse revendique l’importance de la pratique.
Ce n’est pas à force d’étudier des grammaires qu’un jour on se réveille écrivain, une plume ou un clavier à la main.
De même, c’est une évidence, on ne devient pas traducteur sans traduire, bien que l’exercice ne puisse garantir l’excellence du résultat.
C’est un truisme, une lapalissade dont il n’est pas inutile de rappeler la vérité, à un moment où la traductologie devient de plus en plus envahissante.
Comme toute théorie, elle tend à l’abstraction et à la généralisation, tandis que la pratique, elle, se confronte au hic et nunc.
C’est pour cela même qu’elle risque de se révéler non seulement inadéquate, mais aussi dangereuse.
Car la littérature, loin d’être l’application de la norme, est le lieu de l’écart.
Or, il est difficile de résister à l’autorité d’un dictionnaire, d’un traductologue ou d’un critique, plus difficile encore s’ils sont auréolés de prestige.
Toute traduction comporte deux phases.
La première est axée sur une analyse stylistique du texte-source et implique une excellente maîtrise de la langue et de la culture de son monde d’origine.
C’est le moment de l’esclavage où le traducteur est complètement au service de l’auteur, où il cherche à comprendre sans juger, où – tel un amoureux – il écoute sa voix pour pouvoir l’interpréter.
Mais le moment de l’esclavage qui enchaîne au texte originel est aussi le moment de l’apprentissage, le moment où le traducteur peut pénétrer les secrets d’une écriture d’auteur.
Sans cette phase préalable, on ne devrait même pas parler de traduction.
Si on ne lit pas attentivement – à la loupe – l’œuvre qu’on doit transplanter ou si on ne connaît pas assez la matière dont elle est faite, on finit par se fier aux dictionnaires, par appliquer des recettes toutes faites.
C’est une autre voix que celle de l’auteur que l’on entendra, alors, au-delà des frontières.
C’est dans cette phase que des préjugés ou des brouillages théoriques assez enracinés ou assez puissants sont intervenus, d’après mon analyse, dans les extraits examinés.
Ils ont entraîné la banalisation de Simenon (mais non de Roubaud qui emprunte ses mots) aussi bien que la plupart des incorrections des étudiants (souvent induites paradoxalement par l’usage du dictionnaire).
Ils ont poussé également Umberto Eco à remanier radicalement un texte de Raymond Queneau qu’il avait considéré comme l’un des moins réussis, alors qu’il est sans aucun doute l’un des plus importants – et peut-être le plus important - des Exercices de style.
Dans la deuxième phase, le traducteur qui accepte d’écrire sous contrainte – sous les contraintes que lui impose le texte-source – connaît aussi la joie de la liberté.
Car la contrainte le libérera et le poussera à exploiter toutes les potentialités insoupçonnées, toutes les ressources de la langue et de la culture d’arrivée pour rendre le plus fidèlement la voix de l’auteur, auquel l’analyse et la compréhension l’ont enchaîné.
C’est un effort de Sisyphe, mais qui peut rendre heureux.
Car c’est aussi en traduisant qu’on devient écriveron.

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