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« Comment être un homme sensible dans un univers violent ? »

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Vingt ans après la fin de la « décennie noire » surgit sur les écrans Abou Leila (2019, 135’), une fiction inclassable signée Amin Sidi-Boumédiène, 36 ans à l’époque. Il s’inscrit dans un mouvement commun au renouveau du cinéma algérien qui aborde la question hautement sensible de la guerre civile des années 1990, tout en défendant des visions artistiques exigeantes. Ce cinéaste, lui, propose une manière radicale d’appréhender cette problématique politique en flirtant avec les genres. Du western au film d’horreur en passant par le road movie et le thriller, dans un geste subversif, il met en scène un duo de policiers suivant dans le désert au sud du pays la trace d’un mystérieux terroriste dit « Abou Leila ». Cette traversée va révéler, chez chacun des deux personnages, une masculinité fragilisée par des traumatismes dont l’Algérie peine encore à se relever. Par son inventivité formelle et sa complexité intellectuelle, l’œuvre filmique se détache de la lecture officielle de la guerre imposée par le régime. Dans Abou Leila, la dichotomie entre « gentils » et « méchants » s’estompe, dès lors que la porosité à la violence laisse émerger une humanité à vif d’êtres pris dans la tourmente de l’Histoire, ici incarnée à travers deux amis policiers que tout semble, au départ, opposer. Ces hommes montrent finalement peu à peu une commune vulnérabilité et font advenir des figures masculines sensibles, désarmant du même coup les stéréotypes de genre. Revenir sur le parcours d’Amin Sidi-Boumédiène à travers cet entretien, c’est interroger un chemin personnel jusqu’à l’aboutissement à une telle œuvre. Enfant, à une époque où il n’y avait pas encore la parabole ni internet, le cinéma a d’abord représenté un objet de fantasmes. Peu de films étaient alors accessibles à la télévision algérienne, excepté des canons de l’histoire nationale du cinéma des années 1960-1970, entre fresques historiques et fictions burlesques. Par l’intermédiaire de membres de sa famille vivant à l’étranger, lui proviennent des magazines de cinéma, qui nourrissent tant l’imagination que la frustration. Puis, quand arrive Canal +, suivant l’exemple de son grand frère, il visionne et revisionne tous les films possibles, indépendamment des auteurs et des genres. Lui, que ses parents destinaient à « de grandes études », qu’il débute en France, finit par dessiner sa propre voie en suivant une formation de cinéma avec l’envie d’apprendre les aspects les plus concrets et techniques du métier de réalisateur. En parallèle, il se forge sa propre culture artistique en fréquentant les médiathèques, qui lui font connaître les grands maîtres du cinéma. Il dit pourtant s’inspirer jusqu’à maintenant plus de la littérature et de la philosophie que de cinéma. De l’influence de Nietzsche à celle des philosophes arabes, et de la Beat Generation au réalisme magique des Sud-Américains, ou encore de la littérature algérienne à la science-fiction, son cinéma s’oriente très vite vers la fiction et assume une part de fantastique. Celui qui n’a jamais envisagé de passer par le documentaire dit son besoin de construire des récits fictionnels pour exprimer une complexité d’un monde qui tient de plusieurs points de vue, tout en respectant une certaine vérité. Contourner les limites entre réalité et fiction reste ce qu’il apprécie le plus jusqu’à aujourd’hui. Alors qu’il réalise ses premiers films en France, il se rend à l’évidence – son propos est sec et abstrait –, et ressent la nécessité en 2008 de retourner en Algérie et d’en faire son principal terrain de tournage. En participant à la création de la maison de production Thala Films, il rejoint un atelier dont naît en 2011 le premier court métrage qui le fait connaître Demain, Alger ?. Il choisit pour sujet un événement qui a marqué son enfance : celui de la révolte et de la répression d’« Octobre 88 », tout en évitant une lecture didactique et en lui préférant l’ouverture de pistes de réflexion à travers des visages et des destins de jeunes face à l’Histoire en train de se faire. Il prend alors conscience de la naissance d’un nouveau cinéma algérien et décide d’y contribuer, mais toujours en suivant son propre chemin. Il défie quiconque de réduire sa création à un genre particulier, comme en témoigne l’audace d’Abou Leila et sa réflexion sur la portée anthropologique des images en situation limite lorsque le cauchemar contamine le réel.
Title: « Comment être un homme sensible dans un univers violent ? »
Description:
Vingt ans après la fin de la « décennie noire » surgit sur les écrans Abou Leila (2019, 135’), une fiction inclassable signée Amin Sidi-Boumédiène, 36 ans à l’époque.
Il s’inscrit dans un mouvement commun au renouveau du cinéma algérien qui aborde la question hautement sensible de la guerre civile des années 1990, tout en défendant des visions artistiques exigeantes.
Ce cinéaste, lui, propose une manière radicale d’appréhender cette problématique politique en flirtant avec les genres.
Du western au film d’horreur en passant par le road movie et le thriller, dans un geste subversif, il met en scène un duo de policiers suivant dans le désert au sud du pays la trace d’un mystérieux terroriste dit « Abou Leila ».
Cette traversée va révéler, chez chacun des deux personnages, une masculinité fragilisée par des traumatismes dont l’Algérie peine encore à se relever.
Par son inventivité formelle et sa complexité intellectuelle, l’œuvre filmique se détache de la lecture officielle de la guerre imposée par le régime.
Dans Abou Leila, la dichotomie entre « gentils » et « méchants » s’estompe, dès lors que la porosité à la violence laisse émerger une humanité à vif d’êtres pris dans la tourmente de l’Histoire, ici incarnée à travers deux amis policiers que tout semble, au départ, opposer.
Ces hommes montrent finalement peu à peu une commune vulnérabilité et font advenir des figures masculines sensibles, désarmant du même coup les stéréotypes de genre.
Revenir sur le parcours d’Amin Sidi-Boumédiène à travers cet entretien, c’est interroger un chemin personnel jusqu’à l’aboutissement à une telle œuvre.
Enfant, à une époque où il n’y avait pas encore la parabole ni internet, le cinéma a d’abord représenté un objet de fantasmes.
Peu de films étaient alors accessibles à la télévision algérienne, excepté des canons de l’histoire nationale du cinéma des années 1960-1970, entre fresques historiques et fictions burlesques.
Par l’intermédiaire de membres de sa famille vivant à l’étranger, lui proviennent des magazines de cinéma, qui nourrissent tant l’imagination que la frustration.
Puis, quand arrive Canal +, suivant l’exemple de son grand frère, il visionne et revisionne tous les films possibles, indépendamment des auteurs et des genres.
Lui, que ses parents destinaient à « de grandes études », qu’il débute en France, finit par dessiner sa propre voie en suivant une formation de cinéma avec l’envie d’apprendre les aspects les plus concrets et techniques du métier de réalisateur.
En parallèle, il se forge sa propre culture artistique en fréquentant les médiathèques, qui lui font connaître les grands maîtres du cinéma.
Il dit pourtant s’inspirer jusqu’à maintenant plus de la littérature et de la philosophie que de cinéma.
De l’influence de Nietzsche à celle des philosophes arabes, et de la Beat Generation au réalisme magique des Sud-Américains, ou encore de la littérature algérienne à la science-fiction, son cinéma s’oriente très vite vers la fiction et assume une part de fantastique.
Celui qui n’a jamais envisagé de passer par le documentaire dit son besoin de construire des récits fictionnels pour exprimer une complexité d’un monde qui tient de plusieurs points de vue, tout en respectant une certaine vérité.
Contourner les limites entre réalité et fiction reste ce qu’il apprécie le plus jusqu’à aujourd’hui.
Alors qu’il réalise ses premiers films en France, il se rend à l’évidence – son propos est sec et abstrait –, et ressent la nécessité en 2008 de retourner en Algérie et d’en faire son principal terrain de tournage.
En participant à la création de la maison de production Thala Films, il rejoint un atelier dont naît en 2011 le premier court métrage qui le fait connaître Demain, Alger ?.
Il choisit pour sujet un événement qui a marqué son enfance : celui de la révolte et de la répression d’« Octobre 88 », tout en évitant une lecture didactique et en lui préférant l’ouverture de pistes de réflexion à travers des visages et des destins de jeunes face à l’Histoire en train de se faire.
Il prend alors conscience de la naissance d’un nouveau cinéma algérien et décide d’y contribuer, mais toujours en suivant son propre chemin.
Il défie quiconque de réduire sa création à un genre particulier, comme en témoigne l’audace d’Abou Leila et sa réflexion sur la portée anthropologique des images en situation limite lorsque le cauchemar contamine le réel.

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