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Georges Bataille et Alexandre Kojève : la blessure de l’Histoire
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Notre travail se propose d’interroger généalogiquement le pouvoir formateur que la philosophie de Hegel a exercé sur la pensée de Georges Bataille. À partir de la fin des années 1920, le système du Savoir Absolu n’a cessé de nourrir l’œuvre de cet intellectuel qu’on a souvent qualifié, trop hâtive-ment, d’anti-systématique, et pour qui la rencontre décisive d’Alexandre Kojève, l’un des premiers exégètes de Hegel en France, a joué un rôle exceptionnel dans la redéfinition des limites et des en-jeux de la connaissance discursive quand elle se heurte à la souveraineté du « non-savoir ». Néan-moins, cette opération n’a pas été linéaire : depuis l’époque de la revue Documents et jusqu’à sa mort, Bataille a calibré son hégélianisme (ou anti-hégélianisme) de façon très différente selon les circons-tances intellectuelles, en réagissant d’abord aux suggestions du surréalisme, puis à l’impulsion des nouvelles doctrines « bourgeoises » telles que la psychanalyse et la sociologie, et enfin à l’enseignement d’Alexandre Kojève. On a donc au moins trois trajectoires critiques qui traversent et bouleversent la doctrine hégélienne, laquelle sera progressivement rejetée, mais aussi récupérée avec des réserves et finalement réélaborée de façon originale. Trois étapes qui montrent un Bataille ca-pable d’intégrer à sa pensée des modèles discursifs qui n’en diminuent pas la puissance mais qui, au contraire, en sortent enrichis d’un nouvel élan qui leur soustrait tout schématisme à la faveur d’une structure plus fluide qui en bouscule les points cardinaux. Dans ce travail d’histoire intellectuelle, il est donc apparu nécessaire d’adopter une démarche diachronique plutôt que synchronique. La litté-rature secondaire qui s’est penchée sur l’apport de la philosophie de Hegel à la pensée bataillienne a souvent commis l’erreur de rapprocher des textes très éloignés dans le temps afin d’en tirer des ana-logies et des convergences qui, dans le but d’élucider une certaine cohérence interne à cette pensée elle-même, en banalise toutes les aspérités et les « fausses routes ». Ce qui en ressort est l’idée qu’il existe un bloc « Hegel-Bataille » ou « Kojève-Bataille » plus ou moins bien défini et difficilement questionnable. La faiblesse de cette approche ne saurait être plus flagrante : ne prenant pas en con-sidération l’articulation très riche des enjeux que ces binômes mettent en place à des époques diffé-rentes, marquées par des exigences qui ne sont pas toujours superposables, elle sclérose un rapport intellectuel qui s’est fait et défait durant vingt ans environ. Ainsi, nous tâchons de suivre l’évolution structurelle d’une posture, celle de Bataille, qui fait de la fluidité et de l’hésitation son style argu-mentatif. C’est pour cette raison que nous nous sommes appuyés davantage sur ses textes, édités et inédits, que sur les références secondaires, cherchant à limiter les lectures croisées et les anachro-nismes pour comprendre pourquoi, en 1950, Bataille avouait être de « formation hégélienne », lui qui depuis 1929 avait pris le parti de l’informe, et pourquoi Kojève lui témoignera un respect et une proximité intellectuelle toujours grandissants.
Title: Georges Bataille et Alexandre Kojève : la blessure de l’Histoire
Description:
Notre travail se propose d’interroger généalogiquement le pouvoir formateur que la philosophie de Hegel a exercé sur la pensée de Georges Bataille.
À partir de la fin des années 1920, le système du Savoir Absolu n’a cessé de nourrir l’œuvre de cet intellectuel qu’on a souvent qualifié, trop hâtive-ment, d’anti-systématique, et pour qui la rencontre décisive d’Alexandre Kojève, l’un des premiers exégètes de Hegel en France, a joué un rôle exceptionnel dans la redéfinition des limites et des en-jeux de la connaissance discursive quand elle se heurte à la souveraineté du « non-savoir ».
Néan-moins, cette opération n’a pas été linéaire : depuis l’époque de la revue Documents et jusqu’à sa mort, Bataille a calibré son hégélianisme (ou anti-hégélianisme) de façon très différente selon les circons-tances intellectuelles, en réagissant d’abord aux suggestions du surréalisme, puis à l’impulsion des nouvelles doctrines « bourgeoises » telles que la psychanalyse et la sociologie, et enfin à l’enseignement d’Alexandre Kojève.
On a donc au moins trois trajectoires critiques qui traversent et bouleversent la doctrine hégélienne, laquelle sera progressivement rejetée, mais aussi récupérée avec des réserves et finalement réélaborée de façon originale.
Trois étapes qui montrent un Bataille ca-pable d’intégrer à sa pensée des modèles discursifs qui n’en diminuent pas la puissance mais qui, au contraire, en sortent enrichis d’un nouvel élan qui leur soustrait tout schématisme à la faveur d’une structure plus fluide qui en bouscule les points cardinaux.
Dans ce travail d’histoire intellectuelle, il est donc apparu nécessaire d’adopter une démarche diachronique plutôt que synchronique.
La litté-rature secondaire qui s’est penchée sur l’apport de la philosophie de Hegel à la pensée bataillienne a souvent commis l’erreur de rapprocher des textes très éloignés dans le temps afin d’en tirer des ana-logies et des convergences qui, dans le but d’élucider une certaine cohérence interne à cette pensée elle-même, en banalise toutes les aspérités et les « fausses routes ».
Ce qui en ressort est l’idée qu’il existe un bloc « Hegel-Bataille » ou « Kojève-Bataille » plus ou moins bien défini et difficilement questionnable.
La faiblesse de cette approche ne saurait être plus flagrante : ne prenant pas en con-sidération l’articulation très riche des enjeux que ces binômes mettent en place à des époques diffé-rentes, marquées par des exigences qui ne sont pas toujours superposables, elle sclérose un rapport intellectuel qui s’est fait et défait durant vingt ans environ.
Ainsi, nous tâchons de suivre l’évolution structurelle d’une posture, celle de Bataille, qui fait de la fluidité et de l’hésitation son style argu-mentatif.
C’est pour cette raison que nous nous sommes appuyés davantage sur ses textes, édités et inédits, que sur les références secondaires, cherchant à limiter les lectures croisées et les anachro-nismes pour comprendre pourquoi, en 1950, Bataille avouait être de « formation hégélienne », lui qui depuis 1929 avait pris le parti de l’informe, et pourquoi Kojève lui témoignera un respect et une proximité intellectuelle toujours grandissants.
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