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La graphie, l'image et le politique
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On l'oublie parfois mais l'écriture a une double identité : linguistique et iconique ; et si « le voir précède le mot », comme le pense l'écrivain John Berger, elle est même d'abord graphie. Seulement cette graphie, l'habitude, l'accoutumance, nous l'a rendue transparente, invisible. On lit sans regarder les lettres, ni même les mots. Et l'écriture se dissout dans l'écrit, disparaissant au profit de la pensée ou du son, et condamnant ainsi « l'image de l'écrit » à l'oubli. Qui se préoccupe, dans les pays de langue et d'écriture latine, à l'aspect visuel des lettres ? Quelques chercheurs, artistes, graphistes et typographes, ce qui est fort peu en comparaison d'autres cultures notamment en Asie ou au Moyen-Orient. Cette subordination du dessin s'est accompagnée d'un impensé de la forme. Jacques Derrida l'a montré, la philosophie n'a jamais considérée l'écriture comme un objet d'étude digne d'intérêt mais plutôt comme un « outil imparfait » et une « technique dangereuse », un médium qui viendrait « contaminer la langue ». « L'écriture, la lettre, l'inscription, écrivait-il dans De la grammatologie, ont toujours été considérées par la tradition occidentale comme le corps et la matière extérieure à l'esprit, au souffle, au verbe, au logos. » De même, les sciences humaines ont un rapport toujours conflictuel au langage dès lors qu'il n'est pas oral. En dépit des travaux sur l'écriture de chercheurs comme Jack Goody, David Olson, Roy Harris ou Anne-Marie Christin, on estime encore souvent que la graphie n'est pas un sujet sérieux. La publication en 1916 du Cours de linguistique générale n'y est pas étrangère. Rédigé par deux étudiants suisses d'après leurs notes prises lors des cours de leur professeur Ferdinand de Saussure, on peut y lire une forme de dévaluation de l'écriture. Le « signifiant graphique » y est considéré comme un médium secondaire dont l'unique raison d'être est de représenter la langue. Ainsi, les décennies suivantes mettent à l'honneur l'aspect phonétique du langage et, comme le note l'atypique chercheur Joseph Vachek, on tient l'écriture pour un « simple voile recouvrant la configuration réelle d'une langue ». Mais la graphie est-elle seulement un habit pour la pensée ? Est-elle aussi objective et neutre que certains le pensent ou le souhaitent ? Il ne faut pas oublier que le rejet apparent de Ferdinand de Saussure à l'égard de l'écriture est essentiellement circonstanciel. La séparation qu'il opère à l'époque entre la langue parlée et l'écriture détermine et conditionne l'autonomie de la linguistique comme science. La question pourrait être abordée d'un point de vue esthétique, linguistique ou encore anthropologique. Ici, nous souhaitons interroger ses dimensions sociales et politiques. Les liens entre la parole et le politique ont été décrits par Victor Klemperer, par Roland Barthes, par Pierre Bourdieu et d'autres encore. Le pouvoir de l'écrit a fait pareillement l'objet d'une littérature abondante. Qu'en est-il de la graphie ? Est-elle un fait social total ? A-t-elle un pouvoir symbolique ou performatif ? Un pouvoir d'unification ou d'exclusion ? A-t-elle été instrumentalisé par des mouvances diverses ? A-t-elle servis, au 20e siècle, comme la langue, une idéologie, une utopie, un projet politique ? Quel est son rapport à l'histoire et aux contextes politiques ? Que disent les formes graphiques produites sur les modes de vie, les usages et les pratiques d'une société ?
Title: La graphie, l'image et le politique
Description:
On l'oublie parfois mais l'écriture a une double identité : linguistique et iconique ; et si « le voir précède le mot », comme le pense l'écrivain John Berger, elle est même d'abord graphie.
Seulement cette graphie, l'habitude, l'accoutumance, nous l'a rendue transparente, invisible.
On lit sans regarder les lettres, ni même les mots.
Et l'écriture se dissout dans l'écrit, disparaissant au profit de la pensée ou du son, et condamnant ainsi « l'image de l'écrit » à l'oubli.
Qui se préoccupe, dans les pays de langue et d'écriture latine, à l'aspect visuel des lettres ? Quelques chercheurs, artistes, graphistes et typographes, ce qui est fort peu en comparaison d'autres cultures notamment en Asie ou au Moyen-Orient.
Cette subordination du dessin s'est accompagnée d'un impensé de la forme.
Jacques Derrida l'a montré, la philosophie n'a jamais considérée l'écriture comme un objet d'étude digne d'intérêt mais plutôt comme un « outil imparfait » et une « technique dangereuse », un médium qui viendrait « contaminer la langue ».
« L'écriture, la lettre, l'inscription, écrivait-il dans De la grammatologie, ont toujours été considérées par la tradition occidentale comme le corps et la matière extérieure à l'esprit, au souffle, au verbe, au logos.
» De même, les sciences humaines ont un rapport toujours conflictuel au langage dès lors qu'il n'est pas oral.
En dépit des travaux sur l'écriture de chercheurs comme Jack Goody, David Olson, Roy Harris ou Anne-Marie Christin, on estime encore souvent que la graphie n'est pas un sujet sérieux.
La publication en 1916 du Cours de linguistique générale n'y est pas étrangère.
Rédigé par deux étudiants suisses d'après leurs notes prises lors des cours de leur professeur Ferdinand de Saussure, on peut y lire une forme de dévaluation de l'écriture.
Le « signifiant graphique » y est considéré comme un médium secondaire dont l'unique raison d'être est de représenter la langue.
Ainsi, les décennies suivantes mettent à l'honneur l'aspect phonétique du langage et, comme le note l'atypique chercheur Joseph Vachek, on tient l'écriture pour un « simple voile recouvrant la configuration réelle d'une langue ».
Mais la graphie est-elle seulement un habit pour la pensée ? Est-elle aussi objective et neutre que certains le pensent ou le souhaitent ? Il ne faut pas oublier que le rejet apparent de Ferdinand de Saussure à l'égard de l'écriture est essentiellement circonstanciel.
La séparation qu'il opère à l'époque entre la langue parlée et l'écriture détermine et conditionne l'autonomie de la linguistique comme science.
La question pourrait être abordée d'un point de vue esthétique, linguistique ou encore anthropologique.
Ici, nous souhaitons interroger ses dimensions sociales et politiques.
Les liens entre la parole et le politique ont été décrits par Victor Klemperer, par Roland Barthes, par Pierre Bourdieu et d'autres encore.
Le pouvoir de l'écrit a fait pareillement l'objet d'une littérature abondante.
Qu'en est-il de la graphie ? Est-elle un fait social total ? A-t-elle un pouvoir symbolique ou performatif ? Un pouvoir d'unification ou d'exclusion ? A-t-elle été instrumentalisé par des mouvances diverses ? A-t-elle servis, au 20e siècle, comme la langue, une idéologie, une utopie, un projet politique ? Quel est son rapport à l'histoire et aux contextes politiques ? Que disent les formes graphiques produites sur les modes de vie, les usages et les pratiques d'une société ?.
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