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Les commissions sanitaires dans les arrondissements de Céret et de Prades (1821-1930)
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En 1998, Marie-Pierre et Marjorie Laurens ont soutenu, à l’Université de Perpignan, une maîtrise remarquable sur Les Commissions sanitaires dans les arrondissements de Céret et de Prades, 1821/1930 (Directeur : Jean-Marcel GOGER, 175 pages de texte, 92 pages d’annexes et d’appareil critique). La présente contribution condense les apports essentiels de ce beau travail.
Le sujet porte sur les arrondissements de Céret et de Prades, parce que les archives spécifiques des sous-préfectures renferment des séries thématiques et continues sur les Commissions sanitaires. De plus, les secteurs de Céret et de Prades recouvrent une grande partie des Pyrénées nord-catalanes, des reliefs où la fierté particulariste des habitants résiste longtemps aux consignes hygiénistes des notables.
Intéressantes parce qu’elles confrontent la tradition provinciale et l’encadrement rationalisé, les archives de Céret et de Prades dispersent aussi moins les dossiers de prévention sanitaire que leurs homologues de Perpignan, où les préoccupations sous-préfectorales sont noyées parmi l’ensemble des priorités départementales.
Dans la montagne des Pyrénées-Orientales, la nécessité de créer des Commissions sanitaires apparaît avec l’épidémie de fièvre jaune des années 1821 et 1822 : cette contagion de type tropical se répand depuis les Baléares jusqu’à Marseille.
L’ampleur de la maladie est artificiellement grossie par les ultra royalistes de Louis XVIII, parce qu’elle permet d’isoler l’Espagne libérale de Riego. La fièvre sert d’ailleurs de prétexte pour la loi française du 3 mars 1822, un règlement qui impose la déclaration des affections pestilentielles, surtout lorsqu’elles proviennent de l’étranger.
Nées d’une épidémie amplifiée par les fantasmes politiques, les Commissions sanitaires trouvent une occupation absorbante entre 1835 et 1911, avec les six épidémies de choléra qui ravagent le département dans cet intervalle.
La zone la plus affectée correspond à la vallée de la Têt, les eaux souillées du fleuve contaminant les nappes riveraines, depuis le Haut-Conflent jusqu’à Canet-en-Roussillon. Les villes comme Perpignan, Céret ou Ille-sur-Têt sont les plus touchées, et plus de 75 % des malades peuvent y mourir. Il en va de même dans les gros villages, comme Nefiach, Millas ou Saint Feliu-d’Amont.
Les Commissions sanitaires regroupent des notables et des élus, sous la direction de médecins consciencieux et réputés. Les Commissions sont très actives durant les périodes d’épidémie, mais elles suivent un rythme plus routinier et plus nonchalant pendant les phases de rémission.
À une époque où les docteurs en médecine représentent une proportion importante des élus roussillonnais, les Commissions matérialisent l’extension de l’autorité médicale à la sphère civique. De fait, à la fin du XIXe siècle, les médecins manifestent une vision organiciste de la société : par effet de métaphore épistémologique, ils comparent le corps social à un malade : ils entreprennent de le protéger et de le soigner comme s’il s’agissait d’un patient physique.
Dans une telle perspective, les Commissions sanitaires de la IIIe République accompagnent à leur manière les efforts pédagogiques des instituteurs. Elles multiplient les visites de terrain. Elles émettent des avis sur le nettoyage ou sur la purification de toutes les installations qui accueillent du public.
La gamme des lieux visités s’étend de la voirie villageoise aux hôtels des stations thermales, en passant par les étables, les abattoirs, les cimetières à éloigner, les usines polluantes, les pharmacies, les drogueries et les épiceries.
Jusqu’en 1914 cependant, l’hygiénisation de tels équipements tarde par manque d’énergie politique, et par défaut de financements adaptés. Inversement, dans les années 1920 et 1930, les Conseils municipaux sont entraînés par la consécration académique de l’institut Pasteur. Ils mettent alors un point d’honneur à accélérer l’assainissement (égouts, drainages, adductions d’eau potable, enlèvement des immondices, dispositifs de chasse aux miasmes).
Pour symboliser l’ensemble de cette œuvre hygiéniste, il convient de terminer par un exemple (Marie-Pierre et Marjorie LAURENS, Maîtrise 1998, pp. 150 et 151). En 1897, la typhoïde ravage Cattlar, dans le canton de Prades. Le sous-préfet et le préfet alertent successivement les docteurs Marie et Battle. Le premier est médecin des épidémies pour l’arrondissement de Prades, le second est docteur, pharmacien et chimiste à Perpignan. Il officie également dans le Conseil central d’Hygiène du département.
Au départ, les médecins locaux attribuent la contagion aux magnaneries sales. Celles-ci troublent en effet les eaux avec des déchets de vers à soie, lesquels sont atteints par la flacherie. Comme le mal persiste malgré ce diagnostic initial, Marie effectue des prélèvements dans l’eau des fontaines. Il soumet aussi plusieurs malades à des prises de sang.
Les échantillons sont portés au laboratoire perpignanais de Battle. Ce dernier identifie formellement le bacille d’Eberth, qui génère la typhoïde. Battle peut de la sorte ordonner un nettoyage général de la commune, en utilisant le sulfate de cuivre, de fer et d’acide phénique.
Battle entreprend de faire assainir les adductions d’eau, les appartements des malades, le linge souillé et les lavoirs. Il interdit de jeter les déjections des patients par les fenêtres. Sa campagne est toutefois interrompue par les intrigues d’un député gouvernemental : Escanyé. Celui-ci voit en Battle un adversaire politique, et il éprouve une jalousie irrépressible.
Pourtant, la commune remercie officiellement Battle, preuve que la révolution pastorienne confère enfin une autorité morale aux médecins des Commissions sanitaires. Grâce à ses réussites expérimentales, qui favorisent des progrès édifiants dans les soins, la médecine de l’horizon 1890 suscite enfin des adhésions populaires.
Presses universitaires de Perpignan
Title: Les commissions sanitaires dans les arrondissements de Céret et de Prades (1821-1930)
Description:
En 1998, Marie-Pierre et Marjorie Laurens ont soutenu, à l’Université de Perpignan, une maîtrise remarquable sur Les Commissions sanitaires dans les arrondissements de Céret et de Prades, 1821/1930 (Directeur : Jean-Marcel GOGER, 175 pages de texte, 92 pages d’annexes et d’appareil critique).
La présente contribution condense les apports essentiels de ce beau travail.
Le sujet porte sur les arrondissements de Céret et de Prades, parce que les archives spécifiques des sous-préfectures renferment des séries thématiques et continues sur les Commissions sanitaires.
De plus, les secteurs de Céret et de Prades recouvrent une grande partie des Pyrénées nord-catalanes, des reliefs où la fierté particulariste des habitants résiste longtemps aux consignes hygiénistes des notables.
Intéressantes parce qu’elles confrontent la tradition provinciale et l’encadrement rationalisé, les archives de Céret et de Prades dispersent aussi moins les dossiers de prévention sanitaire que leurs homologues de Perpignan, où les préoccupations sous-préfectorales sont noyées parmi l’ensemble des priorités départementales.
Dans la montagne des Pyrénées-Orientales, la nécessité de créer des Commissions sanitaires apparaît avec l’épidémie de fièvre jaune des années 1821 et 1822 : cette contagion de type tropical se répand depuis les Baléares jusqu’à Marseille.
L’ampleur de la maladie est artificiellement grossie par les ultra royalistes de Louis XVIII, parce qu’elle permet d’isoler l’Espagne libérale de Riego.
La fièvre sert d’ailleurs de prétexte pour la loi française du 3 mars 1822, un règlement qui impose la déclaration des affections pestilentielles, surtout lorsqu’elles proviennent de l’étranger.
Nées d’une épidémie amplifiée par les fantasmes politiques, les Commissions sanitaires trouvent une occupation absorbante entre 1835 et 1911, avec les six épidémies de choléra qui ravagent le département dans cet intervalle.
La zone la plus affectée correspond à la vallée de la Têt, les eaux souillées du fleuve contaminant les nappes riveraines, depuis le Haut-Conflent jusqu’à Canet-en-Roussillon.
Les villes comme Perpignan, Céret ou Ille-sur-Têt sont les plus touchées, et plus de 75 % des malades peuvent y mourir.
Il en va de même dans les gros villages, comme Nefiach, Millas ou Saint Feliu-d’Amont.
Les Commissions sanitaires regroupent des notables et des élus, sous la direction de médecins consciencieux et réputés.
Les Commissions sont très actives durant les périodes d’épidémie, mais elles suivent un rythme plus routinier et plus nonchalant pendant les phases de rémission.
À une époque où les docteurs en médecine représentent une proportion importante des élus roussillonnais, les Commissions matérialisent l’extension de l’autorité médicale à la sphère civique.
De fait, à la fin du XIXe siècle, les médecins manifestent une vision organiciste de la société : par effet de métaphore épistémologique, ils comparent le corps social à un malade : ils entreprennent de le protéger et de le soigner comme s’il s’agissait d’un patient physique.
Dans une telle perspective, les Commissions sanitaires de la IIIe République accompagnent à leur manière les efforts pédagogiques des instituteurs.
Elles multiplient les visites de terrain.
Elles émettent des avis sur le nettoyage ou sur la purification de toutes les installations qui accueillent du public.
La gamme des lieux visités s’étend de la voirie villageoise aux hôtels des stations thermales, en passant par les étables, les abattoirs, les cimetières à éloigner, les usines polluantes, les pharmacies, les drogueries et les épiceries.
Jusqu’en 1914 cependant, l’hygiénisation de tels équipements tarde par manque d’énergie politique, et par défaut de financements adaptés.
Inversement, dans les années 1920 et 1930, les Conseils municipaux sont entraînés par la consécration académique de l’institut Pasteur.
Ils mettent alors un point d’honneur à accélérer l’assainissement (égouts, drainages, adductions d’eau potable, enlèvement des immondices, dispositifs de chasse aux miasmes).
Pour symboliser l’ensemble de cette œuvre hygiéniste, il convient de terminer par un exemple (Marie-Pierre et Marjorie LAURENS, Maîtrise 1998, pp.
150 et 151).
En 1897, la typhoïde ravage Cattlar, dans le canton de Prades.
Le sous-préfet et le préfet alertent successivement les docteurs Marie et Battle.
Le premier est médecin des épidémies pour l’arrondissement de Prades, le second est docteur, pharmacien et chimiste à Perpignan.
Il officie également dans le Conseil central d’Hygiène du département.
Au départ, les médecins locaux attribuent la contagion aux magnaneries sales.
Celles-ci troublent en effet les eaux avec des déchets de vers à soie, lesquels sont atteints par la flacherie.
Comme le mal persiste malgré ce diagnostic initial, Marie effectue des prélèvements dans l’eau des fontaines.
Il soumet aussi plusieurs malades à des prises de sang.
Les échantillons sont portés au laboratoire perpignanais de Battle.
Ce dernier identifie formellement le bacille d’Eberth, qui génère la typhoïde.
Battle peut de la sorte ordonner un nettoyage général de la commune, en utilisant le sulfate de cuivre, de fer et d’acide phénique.
Battle entreprend de faire assainir les adductions d’eau, les appartements des malades, le linge souillé et les lavoirs.
Il interdit de jeter les déjections des patients par les fenêtres.
Sa campagne est toutefois interrompue par les intrigues d’un député gouvernemental : Escanyé.
Celui-ci voit en Battle un adversaire politique, et il éprouve une jalousie irrépressible.
Pourtant, la commune remercie officiellement Battle, preuve que la révolution pastorienne confère enfin une autorité morale aux médecins des Commissions sanitaires.
Grâce à ses réussites expérimentales, qui favorisent des progrès édifiants dans les soins, la médecine de l’horizon 1890 suscite enfin des adhésions populaires.
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