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Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore

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Il y a peu d’échanges de lettres qui surprennent le lecteur aussi douloureusement que celui entre Louise Colet et Gustave Flaubert. Rarement, l’espoir qui sommeille au fond de tout lecteur d’une histoire d’amour heureux fut à ce point frustré.Les études de Freud – un des plus grands sceptiques en matière d’amour – sur la vie sexuelle éclairent les vicissitudes du désir amoureux masculin. Les Lettres de Flaubert à Colet sont la mise en scène dramatique d’un désir qui suit les complications du scénario fétichiste. L’investissement de l’objet fétiche – les pantoufles, à savoir les pantoufles dans lesquelles est enfoncé un mouchoir de Colet, taché de sang, et dont Flaubert se sert pour se masturber – n’est que le symptôme le plus évident, pour ainsi dire clinique, de cette disposition fétichiste. La masturbation, liée au fétichisme du pied et de la chaussure fut, selon ses lettres, la pratique sexuelle la plus satisfaisante pour Flaubert.Inscrit dans les pantoufles est le drame de la castration, façon enfantine d’interpréter la différence sexuelle. D’un côté, les pantoufles sont ce que l’enfant voit avant de s’apercevoir du manque du pénis maternel. Les pantoufles, fétiche on ne peut plus classique, prennent par un déplacement métonymique la place du phallus maternel, dont l’absence est constatée avec horreur. C’est ce manque qui fait que le garçon réalise la possibilité de la castration. L’objet fétiche est à la fois mémoire de et triomphe sur la castration. Le fétiche de Flaubert porte les marques de la castration : les taches de sang. Elles sont en même temps témoignage de et écran devant la blessure. Rien n’excite Flaubert tant que ces pantoufles, qui sont à la fois déni (Verleugnung) et constat de la castration : le fétichiste, écrit Freud, ne fait pas qu’adorer le fétiche. Souvent la castration est inscrite dans l'objet.Son incapacité d’aimer est formulée par Flaubert d’un côté comme pratique hygiénique ultra-machiste de la « baisade » ou de la « foutrerie » et de l’autre côté dans un discours ascétique, voire monacal, d’une « vie pour l’Art » ou, mieux, d’un Art qui exige une mort à la vie. Ces discours ne sont pourtant qu’écran devant un drame déchirant, qu’il ne veut revivre à aucun prix. Car cela voudrait dire d’être tiraillé encore entre la castration et la perte de l’objet amoureux, conflit qu’il croit avoir résolu une fois pour toute dans ce que l’on appelle traditionnellement sa crise : Flaubert est déjà châtré et mort.C’est dans l’Art qu’il peut à la fois rejouer – et abandonner – ce qu’il ne pouvait préserver dans la vie qu’au prix de l’amour : sa virilité. Flaubert déplace le drame de la castration de l’amour dans l’écriture. Il produit une œuvre, un corpus phallique, dont tout ce qui est féminin – mou, flasque, ruisselant – doit être rigoureusement éliminé. Mais ce corpus informé dans son travail stylistique par le modèle physiologique du sexe masculin, phallique, met en scène une identification désespérée avec celles et ceux mortellement blessés d’amour. Cette blessure d’amour porte souvent des connotations religieuses. Le texte flaubertien n’est donc pas, comme on l’a souvent soutenu, qu’une assertion de sa virilité. Il serait plutôt à la fois mise en scène et triomphe sur le drame de la castration.
Title: Le continent noir du désir masculin : Colet et Flaubert, encore
Description:
Il y a peu d’échanges de lettres qui surprennent le lecteur aussi douloureusement que celui entre Louise Colet et Gustave Flaubert.
Rarement, l’espoir qui sommeille au fond de tout lecteur d’une histoire d’amour heureux fut à ce point frustré.
Les études de Freud – un des plus grands sceptiques en matière d’amour – sur la vie sexuelle éclairent les vicissitudes du désir amoureux masculin.
Les Lettres de Flaubert à Colet sont la mise en scène dramatique d’un désir qui suit les complications du scénario fétichiste.
L’investissement de l’objet fétiche – les pantoufles, à savoir les pantoufles dans lesquelles est enfoncé un mouchoir de Colet, taché de sang, et dont Flaubert se sert pour se masturber – n’est que le symptôme le plus évident, pour ainsi dire clinique, de cette disposition fétichiste.
La masturbation, liée au fétichisme du pied et de la chaussure fut, selon ses lettres, la pratique sexuelle la plus satisfaisante pour Flaubert.
Inscrit dans les pantoufles est le drame de la castration, façon enfantine d’interpréter la différence sexuelle.
D’un côté, les pantoufles sont ce que l’enfant voit avant de s’apercevoir du manque du pénis maternel.
Les pantoufles, fétiche on ne peut plus classique, prennent par un déplacement métonymique la place du phallus maternel, dont l’absence est constatée avec horreur.
C’est ce manque qui fait que le garçon réalise la possibilité de la castration.
L’objet fétiche est à la fois mémoire de et triomphe sur la castration.
Le fétiche de Flaubert porte les marques de la castration : les taches de sang.
Elles sont en même temps témoignage de et écran devant la blessure.
Rien n’excite Flaubert tant que ces pantoufles, qui sont à la fois déni (Verleugnung) et constat de la castration : le fétichiste, écrit Freud, ne fait pas qu’adorer le fétiche.
Souvent la castration est inscrite dans l'objet.
Son incapacité d’aimer est formulée par Flaubert d’un côté comme pratique hygiénique ultra-machiste de la « baisade » ou de la « foutrerie » et de l’autre côté dans un discours ascétique, voire monacal, d’une « vie pour l’Art » ou, mieux, d’un Art qui exige une mort à la vie.
Ces discours ne sont pourtant qu’écran devant un drame déchirant, qu’il ne veut revivre à aucun prix.
Car cela voudrait dire d’être tiraillé encore entre la castration et la perte de l’objet amoureux, conflit qu’il croit avoir résolu une fois pour toute dans ce que l’on appelle traditionnellement sa crise : Flaubert est déjà châtré et mort.
C’est dans l’Art qu’il peut à la fois rejouer – et abandonner – ce qu’il ne pouvait préserver dans la vie qu’au prix de l’amour : sa virilité.
Flaubert déplace le drame de la castration de l’amour dans l’écriture.
Il produit une œuvre, un corpus phallique, dont tout ce qui est féminin – mou, flasque, ruisselant – doit être rigoureusement éliminé.
Mais ce corpus informé dans son travail stylistique par le modèle physiologique du sexe masculin, phallique, met en scène une identification désespérée avec celles et ceux mortellement blessés d’amour.
Cette blessure d’amour porte souvent des connotations religieuses.
Le texte flaubertien n’est donc pas, comme on l’a souvent soutenu, qu’une assertion de sa virilité.
Il serait plutôt à la fois mise en scène et triomphe sur le drame de la castration.

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