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ԳՐՈՂ, ԺԱՄԱՆԱԿԱՎՐԷՊ ՀԱՄԱՅՆՔ, ԼԵԶՈՒ

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L’oeuvre de Krikor Beledian, sans doute l’auteur le plus important de la littérature arménienne contemporaine, n’a pas bénéficié d’un bon accueil du lectorat et de l’intelligentsia conservatrice arméniens. Au-delà de la question de son accessibilité, cela s’explique par des attitudes politiques et idéologiques profondément enracinées, qui peuvent même éclairer la démarche initiale de Beledian comme la quête d’un espace créatif alternatif et d’une langue littéraire nouvelle.À la suite de la rupture catastrophique de 1915, les Arméniens sont passés de la lecture réelle à une forme de contemplation de figures et de textes littéraires désormais monumentalisés, réduisant leurs auteurs à des icônes à vénérer. Les écrivains se sont eux aussi conformés, dans leur langue et leurs thématiques, à cette obsession du passé et du symbole. Les lecteurs sont réduits à être de simples disciples, échappant à toute lecture critique et analytique, alors que la tradition littéraire arménienne était loin de proscrire ceux qui transgressaient cette règle tacite. Cela explique pourquoi une communauté marginale met de côté ses meilleurs auteurs, ceux qui osent quitter la zone de sécurité du « dedans », comme le fait Beledian dès le début de sa vie littéraire, lorsqu’il déclare que son but est « d’entrer au-dehors ».Cet attachement au symbolique et au monumental est lié au refus d’évoquer la catastrophe originelle, et il fait obstacle à l’avènement de la littérature. Le rejet est la réponse réservée à celui qui se définit comme témoin de « sa propre disparition » et exécute un rite visant à traduire l’extinction et à restituer ses vestiges en langue. La « langue desséchée doit s’enflammer » afin de dire la catastrophe comme une condition pour transcender la répétition et la morbidité. Lorsque la communauté évite de rendre compte de sa propre décadence, elle se renie et s’interdit de devenir.Dans ce contexte, l’écrivain a une fonction contestataire. Les gens sont « rassemblés par la disparition » et, en même temps, témoigner de la disparition et contester l’extinction est un acte de rassemblement. Avouer cela est un moyen de quitter le dedans sans voix et de conquérir l’anéantissement, tandis que ne pas parler maintient le descendant dans une tombe, même s’il peut ignorer la tombe, refuser de fournir une langue à l’anéanti (le « peuple sans langue »), ou se laisser tenter par les approches qui minimisent l’essence de la catastrophe.L’écrivain doit enregistrer la communauté et la perte en révélant la fossilisation de la langue. Mais comment y parvenir dans la rigidité héritée de cette langue ? Comment façonner un monde qui est « plus ou moins un monde de langue morte ? » Il doit revenir en arrière et s’approprier la perte, y vivre, défendre et s’approprier la « langue sans peuple », créer et procréer par les mots, travailler et donner naissance dans la stérilité.La perte essentielle est celle d’une langue créative. L’une des façons dont Beledian opère dans cette économie de la perte est l’usage de l’indétermination, qui pousse le texte dans un discours du potentiel, en soi un moyen d’« entrer au-dehors ». Un saut dans un réseau de potentialités qui s’organise en une progression hypertextuelle, non linéaire et non téléologique.La volonté de générer une langue dans le « désert » est un fil conducteur de toutes les œuvres de Beledian, quel que soit leur genre. Il évolue entre l’acte de penser, le sens et la langue de la création (ստեղծաբանութիւն), et la création de la langue et du sens (բանաստեղծութիւն). Comme dans l’œuvre de Grigor Narekatsi, le combat concerne l’impossibilité de la langue. Il passe par la génération d’une nouvelle langue à partir d’une langue obsolète et anachronique qui persiste dans une découverte continue, tout en ouvrant la langue à la violence en vue de forcer sa « grammaire et ses rituels, et de détruire sa logique unitaire », l’exposant ainsi comme une « anti-langue » au sein de la langue.La réaction de la communauté devant cette violation des rituels est prévisible, alors qu’elle refuse d’assumer sa condition d’exil et de dislocation. Elle rejette la déviation, que Beledian considère comme « une éthique supérieure pour l’art », et insiste sur la linéarité de son cheminement et sa logique téléocratique.En réalité, le problème de la réception de Beledian est intrinsèque à la substance de son œuvre. Beaucoup de ses textes ne pourraient pas exister dans une autre configuration. Son œuvre fleurit dans et à cause du désert aride qui l’a engendré et l’assiège toujours.
Title: ԳՐՈՂ, ԺԱՄԱՆԱԿԱՎՐԷՊ ՀԱՄԱՅՆՔ, ԼԵԶՈՒ
Description:
L’oeuvre de Krikor Beledian, sans doute l’auteur le plus important de la littérature arménienne contemporaine, n’a pas bénéficié d’un bon accueil du lectorat et de l’intelligentsia conservatrice arméniens.
Au-delà de la question de son accessibilité, cela s’explique par des attitudes politiques et idéologiques profondément enracinées, qui peuvent même éclairer la démarche initiale de Beledian comme la quête d’un espace créatif alternatif et d’une langue littéraire nouvelle.
À la suite de la rupture catastrophique de 1915, les Arméniens sont passés de la lecture réelle à une forme de contemplation de figures et de textes littéraires désormais monumentalisés, réduisant leurs auteurs à des icônes à vénérer.
Les écrivains se sont eux aussi conformés, dans leur langue et leurs thématiques, à cette obsession du passé et du symbole.
Les lecteurs sont réduits à être de simples disciples, échappant à toute lecture critique et analytique, alors que la tradition littéraire arménienne était loin de proscrire ceux qui transgressaient cette règle tacite.
Cela explique pourquoi une communauté marginale met de côté ses meilleurs auteurs, ceux qui osent quitter la zone de sécurité du « dedans », comme le fait Beledian dès le début de sa vie littéraire, lorsqu’il déclare que son but est « d’entrer au-dehors ».
Cet attachement au symbolique et au monumental est lié au refus d’évoquer la catastrophe originelle, et il fait obstacle à l’avènement de la littérature.
Le rejet est la réponse réservée à celui qui se définit comme témoin de « sa propre disparition » et exécute un rite visant à traduire l’extinction et à restituer ses vestiges en langue.
La « langue desséchée doit s’enflammer » afin de dire la catastrophe comme une condition pour transcender la répétition et la morbidité.
Lorsque la communauté évite de rendre compte de sa propre décadence, elle se renie et s’interdit de devenir.
Dans ce contexte, l’écrivain a une fonction contestataire.
Les gens sont « rassemblés par la disparition » et, en même temps, témoigner de la disparition et contester l’extinction est un acte de rassemblement.
Avouer cela est un moyen de quitter le dedans sans voix et de conquérir l’anéantissement, tandis que ne pas parler maintient le descendant dans une tombe, même s’il peut ignorer la tombe, refuser de fournir une langue à l’anéanti (le « peuple sans langue »), ou se laisser tenter par les approches qui minimisent l’essence de la catastrophe.
L’écrivain doit enregistrer la communauté et la perte en révélant la fossilisation de la langue.
Mais comment y parvenir dans la rigidité héritée de cette langue ? Comment façonner un monde qui est « plus ou moins un monde de langue morte ? » Il doit revenir en arrière et s’approprier la perte, y vivre, défendre et s’approprier la « langue sans peuple », créer et procréer par les mots, travailler et donner naissance dans la stérilité.
La perte essentielle est celle d’une langue créative.
L’une des façons dont Beledian opère dans cette économie de la perte est l’usage de l’indétermination, qui pousse le texte dans un discours du potentiel, en soi un moyen d’« entrer au-dehors ».
Un saut dans un réseau de potentialités qui s’organise en une progression hypertextuelle, non linéaire et non téléologique.
La volonté de générer une langue dans le « désert » est un fil conducteur de toutes les œuvres de Beledian, quel que soit leur genre.
Il évolue entre l’acte de penser, le sens et la langue de la création (ստեղծաբանութիւն), et la création de la langue et du sens (բանաստեղծութիւն).
Comme dans l’œuvre de Grigor Narekatsi, le combat concerne l’impossibilité de la langue.
Il passe par la génération d’une nouvelle langue à partir d’une langue obsolète et anachronique qui persiste dans une découverte continue, tout en ouvrant la langue à la violence en vue de forcer sa « grammaire et ses rituels, et de détruire sa logique unitaire », l’exposant ainsi comme une « anti-langue » au sein de la langue.
La réaction de la communauté devant cette violation des rituels est prévisible, alors qu’elle refuse d’assumer sa condition d’exil et de dislocation.
Elle rejette la déviation, que Beledian considère comme « une éthique supérieure pour l’art », et insiste sur la linéarité de son cheminement et sa logique téléocratique.
En réalité, le problème de la réception de Beledian est intrinsèque à la substance de son œuvre.
Beaucoup de ses textes ne pourraient pas exister dans une autre configuration.
Son œuvre fleurit dans et à cause du désert aride qui l’a engendré et l’assiège toujours.

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